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Dans cet article je souhaite expliquer pourquoi il ne me semble pas cohérent de dire faire de la zététique et d’être spéciste, et par conséquent de continuer à consommer des produits d’origine animale.

Pour clarifier la lecture et prévenir les mauvaises interprétations, je rappelle quelques définitions :

  • un zététicien est une personne qui pratique la « zététique« , c’est-à-dire l’étude rationnelle des phénomènes présentés comme paranormaux, des pseudosciences et des thérapies étranges […] elle se réclame aussi du scepticisme scientifique, et plus généralement de la démarche de doute cartésien qu’elle décrit comme nécessaire en science comme en philosophie.
  • le « spécisme » est une discrimination fondée sur l’espèce uniquement, c’est l’idée qui justifie que les humains accordent arbitrairement une considération morale plus ou moins importante aux individus des autres espèces animales en fonction de celle-ci.

En pratique le spécisme a surtout deux conséquences :

1) le fait de considérer les animaux non-humains comme ayant une importance morale inférieure à celle que leurs caractéristiques leur donnent (par exemple séparer un veau de sa mère quand on sait l’importance de leur lien),

2) trier sans justification rationelle différentes espèces : jouer avec son chien en mangeant un cochon, aux capacités cognitives pourtant développées (cet aspect du spécisme est appelé carnisme). Dans une hypothèse de cohérence, rejeter le spécisme amène logiquement à refuser un système basé sur ce dernier, en changeant notamment ses habitudes de consommation.

Il n’est pas rationnellement justifiable d’être spéciste

Nous avons de bonnes raisons de penser aujourd’hui que de nombreux animaux non-humains possèdent des capacités cognitives développées et la faculté de ressentir la souffrance (ils sont sentients). C’est en particulier le cas pour l’ensemble des animaux consommés dans un régime omnivore classique : mammifères (boeuf, cochon…), volailles (poulet, dinde), poissons. Ces données sont établies mais ne sont pas toujours (re)connues et surtout prises en compte dans nos comportements.

Si les animaux ont de telles capacités, et si nous savons que nous n’avons pas besoin d’en manger pour être en bonne santé, voire que cela améliore notre santé, alors pourquoi le faisons-nous ? (Je ne prétends pas que l’es humains sont herbivores, ou que le véganisme sauve de tous les maux, ma position est alignée sur l’Association américaine de diététique, qui préconise une supplémentation en B12, ce qui en pratique ne pose aucun problème).

Dans notre environnement ancestral, la capacité humaine de chasser, tuer et exploiter les êtres sentients des autres espèces était bénéfique pour la survie. Mais aujourd’hui nous avons dépassé le simple stade de survie, et notre comportement ne peut être fondé sur ce qui est « naturel ». Je renvois à la vidéo de La Tronche en Biais sur l’appel à la nature. Nous avons en effet choisi de nous comporter de façon altruiste et nous refusons les discriminations non justifiables, fondées sur une méconnaissance ou des préjugés envers le groupe discriminé. Nous admettons tous sans problème que nous ne devrions pas causer de souffrance (que ce soit aux humains ou aux animaux) lorsque cela n’est pas nécessaire, ou que les bénéfices sont largement inférieurs aux torts causés.

Nous savons également que les achats de produits animaux sont responsables de souffrances intenses : la plupart des boeufs, poulets, cochons vivent des vies misérables jusqu’à l’abattoir, les poules sont entassées et les poussins mâles broyés, les vaches souffrent de la traite intensive et sont inséminées pour donner naissance à des veaux qui leur seront enlevés alors que tous seront finalement abattus, les poissons souffrent en s’asphyxiant. J’invite bien sûr à vérifier l’exactitude de toutes ces informations, ainsi que le fait qu’il s’agit de la règle et non de l’exception.

Plus encore, un changement de régime alimentaire a des conséquences réelles sur la souffrance des animaux : par exemple il est estimé ici que devenir végétarien au Royaume-Uni épargne une vie de souffrance à au moins 24 animaux, et il y a les effets sociaux. En s’obstinant à ne pas changer parce qu’on serait le seul à le faire, on légitime et perpétue un système qu’on refuse, puisque la seule chose dont il a besoin est de notre consommation à travers nos achats.

La morale et la connaissance sont-elles indépendantes ?

Néanmoins, on peut penser que la zététique et le spécisme, n’ont rien à voir l’un avec l’autre : la première est une méthode d’accès à la connaissance, tandis que le deuxième est une opinion morale. Et la réflexion morale ne respecte pas nécessairement les mêmes critères que la connaissance factuelle ou empirique. C’est pourquoi je pense qu’il m’est impossible de prouver que le spécisme est mauvais. Et plus encore, on ne peut pas prouver empiriquement pourquoi une certaine action plutôt qu’une autre mérite d’être qualifiée de mauvaise, sans admettre des axiomes moraux, par exemple que la souffrance est une chose mauvaise en soi. Pourtant, puisque nous existons, nous sommes obligés d’agir, même sans morale empirique et partagée par tous.

Les zététiciens considèrent, pour une raison ou pour une autre, qu’il est en général positif de mettre à l’épreuve des énoncés pourvus de sens et de nature scientifique. Dans un cas comme celui du mouvement anti-vaccination, on cherche en tant que zététicien à informer, à mettre à mal les croyances infondées de ceux qui refusent de faire vacciner leurs enfants, car cela présente pour ces derniers un danger que nous voulons éviter. C’est donc qu’il y a dans la démarche des zététiciens (comme dans tout) une dimension morale, qui peut aussi résider par exemple dans l’opinion que l’expansion de connaissances en rapport avec la réalité est positive, ou plus simplement dans la volonté d’éviter à des gens de se faire arnaquer.

Il me semble alors incohérent voir irrationnel d’être spéciste tout en étant zététicien.

En effet, par essence les zététiciens s’accordent sur un certain nombre de points qui motivent leur démarche.

L’esprit critique et l’acceptation de l’erreur

Cette disposition à examiner attentivement une donnée avant d’en établir la validité est fondamentale en zététique puisqu’elle conduit à ne pas accepter sans réfléchir ce qu’on peut penser comme évident. On peut ainsi être amené à rejeter une religion, démarche qui pourtant aurait pu nous sembler inconcevable à un autre moment. Malgré nos habitudes, notre milieu social, ou même la société dans son ensemble, nous acceptons le changement pour un idéal, dans ce cas celui de vérité, ou d’adéquation entre ses actions et sa pensée. Nous savons que changer n’est pas chose aisée, et parfois la pression sociale n’est pas là pour aider.

Ce n’est pas si différent avec l’antispécisme ou le véganisme : son image n’est pas toujours positive et il est parfois associé à des clichés. Surtout, il n’est pas socialement évident à vivre.

Dépasser les biais cognitifs

La rationalisation est un phénomène bien connu des zététiciens, par lequel une croyance se justifie après coup.

C’est exactement ce qui ce passe avec la consommation de viande : comment faire pour concilier sa compassion pour les animaux avec son amour pour leur saveur ? Si l’on accepte la conclusion que les animaux ne sont pas fait pour être mangés, alors on doit changer ses habitudes : c’est sur fond de dissonance cognitive que l’on est amené à trouver des justifications de sa consommation. Heureusement, en changer (au moins partiellement) n’est pas difficile.

Répliquer aux mauvais arguments

Pour valider les pseudos-sciences, leurs praticiens ont une tendance à l’affirmation de contre-vérités ou approximations, afin de brouiller les esprits et maintenir leur légitmité en ayant recours à la désinformation.

Quelques exemples d’arguments invalides contre le véganisme :

  • le véganisme n’est pas naturel : appel à la nature
  • le véganisme est mauvais pour la santé : faux
  • sa consommation individuelle de change rien : faux
  • c’est son droit de ne pas être végan : il n’est pas en accord avec nos valeurs d’avoir le droit de faire souffrir autrui pour un plaisir trivial
  • certains végans ont des défauts (ils emploient des arguments fallacieux, ont une mauvaise stratégie pour leur cause…) : des personnes non racistes ont des défauts ce qui n’empêche pas le racisme d’être une mauvaise chose
  • c’est trop difficile : on peut imaginer une personne pour qui ne pas tuer est extrêmement difficile mais cela ne rend pas le meurtre justifiable

 

En résumé : cohérence et esprit critique pour une vie juste et rationnelle

Pourquoi exercerait-on son esprit critique quant il s’agit de l’homéopathie mais pas des animaux ? La cohérence étant « l’harmonie logique d’un système d’idées entre elles », comment dès peut-on être si rigoureux sur certains sujets mais pas sur d’autres ? Il me semble que c’est incohérent, à la manière des scientifiques croyants.

J’ai tenté de montrer qu’il n’y a pas de raison qu’une personne qui exerce son esprit critique sur les pseudos-sciences et croyances ne l’exerce pas sur ses opinions morales. Je pense que cette « disposition à examiner attentivement une donnée avant d’en établir la validité », ne devrait pas être réservée aux connaissances factuelles, mais également à nos comportements moraux, puisque l’absence de distance et de remise en cause des normes, en terme de connaissance ou de morale, peut avoir des conséquences réelles et mauvaises.